Un article publié par le quotidien italien Il Foglio a suffi à provoquer une onde de choc dans une Tunisie déjà fragilisée par un vide politique pesant. La mention de l’homme d’affaires tuniso-italien Kamel Ghribi dans ce journal de droite libérale a déclenché des réactions vives, parfois excessives, révélant davantage l’état de la scène politique nationale que la portée réelle du texte incriminé. Avant de céder à l’interprétation facile, plusieurs éléments méritent d’être examinés avec rigueur.
Rome et Tunis : une proximité géopolitique qui ne date pas d’hier
Qualifier la publication de cet article de surprenante ou d’arbitraire serait ignorer une réalité géopolitique solidement ancrée dans l’histoire. L’Italie n’est pas un partenaire européen ordinaire pour la Tunisie. Elle en est le plus directement concerné, que ce soit sur les questions migratoires, la stabilité des échanges commerciaux ou la sécurité énergétique. Cette relation remonte bien au-delà des traités modernes : Carthage et Rome ont entretenu des rapports complexes, faits de rivalités et d’interdépendances, qui trouvent aujourd’hui leur prolongement dans des dossiers aussi concrets que le gazoduc Transmed.
Ce pipeline, qui achemine le gaz algérien vers l’Italie en transitant par le territoire tunisien, constitue un intérêt stratégique de premier ordre pour Rome. Il suffit de rappeler le rôle que l’Italie a joué, aux côtés de l’Algérie, lors de la transition de 1987 pour comprendre à quel point la stabilité politique tunisienne est directement liée aux calculs énergétiques italiens. À l’époque, il s’agissait notamment de sécuriser ce corridor gazier face aux incertitudes du changement de régime. Tant que le gazoduc traverse la Tunisie, Rome aura des raisons structurelles de surveiller — et parfois d’influencer — l’évolution politique du pays.
La France, en comparaison, a historiquement réagi avec retard aux grandes transitions tunisiennes. Prise de court en 1987 comme en 2011, elle s’est souvent contentée d’un rôle de rattrapage, profitant des arrangements post-transitionnels sans en avoir orchestré les conditions. Cette différence de positionnement entre Paris et Rome n’est pas anodine : elle explique pourquoi c’est un journal italien, et non français, qui a alimenté ce débat.
Kamel Ghribi : ballon d’essai ou cible désignée ?
La mention de Kamel Ghribi dans les colonnes d’Il Foglio peut s’analyser selon deux grilles de lecture distinctes, aucune n’étant mutuellement exclusive. La première hypothèse consiste à voir dans cet article un instrument de sondage. Les puissances extérieures recourent régulièrement à la presse pour tester les réactions d’un régime et mesurer le pouls de l’opinion publique. Des centres d’analyse spécialisés décortiquent ensuite ces réactions pour formuler des recommandations auprès des décideurs internationaux. Dans cette optique, Ghribi ne serait pas nécessairement la cible principale, mais plutôt un profil symbolique utilisé pour observer les dynamiques internes.
Son parcours explique cet intérêt : homme d’affaires aux réseaux transnationaux étendus, il incarne un profil rare, celui d’un acteur économique qui n’est pas issu des appareils partisans classiques, disposant d’accès aux sphères financières internationales et d’une crédibilité construite en dehors des circuits politiques traditionnels. En temps de crise ou de transition, ce type de profil attire naturellement les regards, qu’ils soient bienveillants ou calculateurs.
La seconde hypothèse attribue à l’article une intention plus directement politique : créer un choc suffisant pour contraindre le pouvoir en place à repenser sa posture. Un signal envoyé à l’adresse du régime tunisien, l’invitant à plus de transparence et à un assouplissement de certaines tensions avant qu’elles n’atteignent un point de non-retour. Dans ce cas de figure, l’article fonctionnerait moins comme une révélation que comme une mise en garde diplomatique formulée par voie de presse.
La réaction tunisienne : révélatrice d’un malaise plus profond
Ce qui frappe dans la controverse déclenchée par cet article, c’est moins son contenu que l’ampleur des réactions qu’il a générées. Certains ont brandi l’accusation de trahison nationale, d’autres ont dénoncé une ingérence étrangère, d’autres encore ont alimenté des théories du complot. Tout cela pour un texte publié dans un quotidien italien dont l’audience directe en Tunisie reste marginale.
Cette réaction disproportionnée dit quelque chose d’essentiel sur l’état de la vie politique tunisienne : un espace public fragilisé, des alternatives politiques nationales insuffisamment structurées, et une opinion publique en quête de repères dans un contexte de doutes croissants. Rappelons un principe fondamental : tout citoyen tunisien, qu’il vive sur le sol national ou à l’étranger, bénéficie de la plénitude de ses droits politiques, y compris celui de se porter candidat à n’importe quelle échéance électorale. Ce droit est inscrit dans la Constitution ; il ne s’octroie pas et ne se retire pas au gré des polémiques médiatiques.
Réduire la participation politique à des soupçons de connivence étrangère dès qu’un nom tunisien apparaît dans la presse internationale constitue une déviation du débat démocratique, non sa défense. La vigilance face aux ingérences est légitime, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour disqualifier des acteurs politiques ou économiques sans examen sérieux des faits.
Le vide politique tunisien, véritable enjeu du débat
Si un article de presse étrangère peut à ce point polariser l’espace public tunisien, c’est parce que cet espace est insuffisamment occupé par des projets politiques crédibles et des débats de fond. La polémique autour d’Il Foglio n’a pas créé ce vide ; elle l’a simplement mis en lumière avec une brutalité révélatrice.
Les puissances extérieures, qu’elles soient européennes, régionales ou globales, ont toujours entretenu des intérêts en Tunisie. L’Italie n’est pas la seule à surveiller l’évolution du pays ; elle est simplement la plus directement exposée aux conséquences d’une instabilité tunisienne, entre flux migratoires en Méditerranée et enjeux énergétiques. Nier cette réalité ne protège pas la souveraineté nationale ; comprendre ses mécanismes, si.
Le véritable rempart contre les tentatives d’influence extérieure — qu’elles passent par des articles de presse, des signaux diplomatiques ou d’autres canaux — réside dans la solidité des institutions nationales et la vitalité d’une opposition capable de proposer des alternatives concrètes. Tant que ce tissu politique restera fragile, chaque publication étrangère évoquant la Tunisie risquera d’être traitée comme un événement majeur plutôt que comme une simple contribution au débat international.








