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Tunisie : quand le politique s’efface dans le silence

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Pas de coup de force spectaculaire, pas de rupture visible à l’œil nu. Ce que traverse la Tunisie relève d’une autre nature : une transformation souterraine, méthodique, qui ronge les fondations du champ politique sans que le séisme se produise jamais franchement. Pour les chercheurs qui s’intéressent aux transitions fragiles, le pays constitue un cas d’étude aussi précieux qu’alarmant, analysé notamment par Amin Ben Khaled dans les colonnes de Business News.

Des structures politiques qui se vident de l’intérieur

Les mutations les plus décisives sont rarement celles qui font le plus de bruit. Elles avancent à bas bruit, s’insinuent dans la durée, transforment les équilibres sans déclencher d’alarme immédiate. La scène politique tunisienne illustre aujourd’hui ce phénomène avec une clarté troublante. Ce n’est pas un effondrement soudain qu’on observe, mais une déliquescence progressive des structures qui constituaient jadis l’armature du débat public.

Les partis politiques en sont l’exemple le plus visible. Autrefois porteurs de visions alternatives et capables de mobiliser des communautés entières autour d’un projet, ils apparaissent aujourd’hui exsangues. Leur incapacité à formuler des propositions cohérentes, à fédérer durablement une base militante ou à incarner une perspective collective crédible a fini par les couper de la population qu’ils prétendaient représenter. Ce phénomène de désaffection partisane n’est certes pas une exclusivité tunisienne — il traverse de nombreuses démocraties — mais il y revêt une intensité singulière, directement liée aux désillusions accumulées depuis 2011. L’élan révolutionnaire, nourri par des attentes considérables, s’est progressivement épuisé sous la pression des crises économiques, des guerres intestines entre formations et de l’usure propre à l’exercice du pouvoir.

Dans ce même mouvement, les institutions représentatives ont perdu leur rôle central. Le Parlement, espace traditionnel du débat collectif, s’est trouvé progressivement vidé de sa substance réelle. Les corps intermédiaires — syndicats, associations, intellectuels engagés — peinent à assurer leur fonction historique de courroie de transmission entre la société et l’État. Cette érosion des relais produit un paradoxe saisissant : la parole prolifère dans les cafés et sur les réseaux sociaux, mais elle ne se convertit plus en mobilisation structurée ni en rapport de force politique. Le volume sonore est maximum ; l’impact, quasi nul.

Le silence comme instrument de gouvernement

Sur ce terrain déjà fragilisé s’opère une mutation peut-être plus profonde encore : la transformation du langage du pouvoir lui-même. La parole publique, autrefois surabondante — parfois jusqu’à l’excès rhétorique —, s’est notablement contractée. Le débat contradictoire, dans sa dimension conflictuelle assumée, semble avoir cédé la place à une communication verticale, épurée, réduite à l’essentiel fonctionnel.

Ce rétrécissement de la parole officielle serait une erreur de lire comme un simple vide ou une maladresse de communication. Il s’agit d’une posture délibérée, d’une technique rodée que les régimes autoritaires et semi-autoritaires ont su employer avec efficacité tout au long de l’histoire. En réduisant les espaces de confrontation discursive, en limitant les prises de position publiques, le pouvoir glisse d’une logique de persuasion vers une logique d’imposition silencieuse. Il ne cherche plus à convaincre : il s’installe dans une apparente évidence, presque dans une forme d’irréversibilité que personne ne songe à remettre en cause ouvertement. Les décisions ne se délibèrent plus ; elles s’appliquent.

Cette dynamique soulève une question fondamentale : que reste-t-il du politique lorsqu’il renonce à sa dimension conflictuelle et délibérative ? Peut-il survivre à la disparition de ce débat agonistique qui en constitue, depuis l’Antiquité grecque, le principe vital ? Le silence comme mode de gouvernance génère certes une stabilité de surface, parfois perçue comme un soulagement par ceux qu’ont épuisés les querelles permanentes. Mais il installe simultanément une opacité croissante : les arbitrages deviennent illisibles, les orientations stratégiques incompréhensibles, et les frustrations s’accumulent sans pouvoir s’exprimer dans un cadre institué.

Une société qui parle sans être entendue

Face à cette recomposition du champ politique, la société tunisienne ne reste pas pour autant immobile. Les manifestations de mécontentement persistent, des revendications s’articulent, des formes de mobilisation locales continuent d’émerger ponctuellement. Mais ces expressions semblent de plus en plus morcelées, éphémères, incapables de se consolider en force politique durable.

La difficulté n’est pas l’absence de prise de parole. Les Tunisiennes et les Tunisiens s’expriment, souvent avec une acuité remarquable, notamment via les réseaux sociaux ou à travers des formes d’engagement communautaire de proximité. Mais cette parole ne parvient pas à s’agréger en projets collectifs structurés, ni à se cristalliser en forces capables de peser sur les grandes orientations nationales. Elle demeure à l’état de grondement diffus, sans canal capable de la transformer en énergie politique.

Cette situation renvoie à une crise plus large qui traverse la quasi-totalité des démocraties contemporaines : celle de la représentation politique. Qui parle réellement au nom de qui, avec quelle légitimité et selon quelles modalités ? Lorsque les mécanismes classiques de représentation s’effritent, deux dangers symétriques se profilent. D’un côté, une multiplication d’expressions spontanées et contradictoires, difficiles à articuler entre elles et promptes à s’annuler mutuellement. De l’autre, et c’est sans doute le risque le plus immédiat, une tentation de recentralisation du pouvoir, présentée précisément comme une réponse à l’absence d’interlocuteurs légitimes. L’atomisation sociale devient alors le prétexte rhétorique pour justifier une mise sous tutelle généralisée.

Du projet de société à la gestion de l’urgence

À cette crise de la représentation s’ajoute un autre glissement, moins visible mais tout aussi structurant : le rétrécissement progressif de l’horizon politique au registre de l’urgence quotidienne. Les grandes visions idéologiques, les débats de fond sur le modèle de société à construire, les projections collectives vers un avenir désirable cèdent inexorablement du terrain face aux impératifs immédiats de la survie économique.

Inflation persistante, chômage endémique particulièrement sévère chez les jeunes diplômés, effritement du pouvoir d’achat des ménages, dégradation sensible de l’accès aux services publics essentiels : autant de réalités concrètes et légitimes qui relèguent inévitablement au second plan toute réflexion plus abstraite sur l’avenir collectif. Cette tendance n’est pas propre à la Tunisie — elle caractérise une grande partie du monde contemporain — mais elle y prend une acuité particulière dans un contexte de fragilité économique structurelle, aggravée par les chocs successifs de la dernière décennie.

Le politique se réduit ainsi de plus en plus à une pure fonction gestionnaire. L’enjeu n’est plus de projeter un horizon souhaitable ni de mobiliser autour d’un récit collectif, mais de contenir les crises, d’arbitrer entre contraintes incompatibles, de gérer au jour le jour. Ce glissement de la vision à l’administration du quotidien marque peut-être le symptôme le plus révélateur d’une époque où le politique peine à retrouver sa vocation première : donner sens et direction à une communauté.

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